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« L’un des plus beaux jours de ma vie »

Avec un grand sourire, elle est venue me voir et m’a dit : « Tiens, c’est mon témoignage ». Excisée dans le pays de ses parents quand elle était toute petite, elle a décidé, il y a quelques années, de se faire réparer. Une expérience qu’elle voulait à tout prix partager sans dévoiler son identité. Voici ses mots, son histoire. 

Témoignage recueilli par Camille Sarret

« Tout a commencé en 1987. Née en France, j’avais 2 ans lorsque je suis allée pour la première fois en vacances au Sénégal (dans une ville à la campagne) pour y passer les vacances d’été avec mes parents et ma grande sœur âgée de six ans de plus que moi. C’est lors de cet été que j’ai été excisée par ma grande tante, la grande sœur de ma grand-mère.

Je n’ai aucun souvenir, probablement parce que j’étais une enfant en très bas âge. J’ai grandi sans le savoir, jusqu’au jour où j’ai eu un cours de sciences de la vie et de la terre (SVT) au collège qui portait sur l’éducation sexuelle. J’ai regardé l’aspect physique du sexe de la femme, et plus précisément la forme du clitoris. C’est alors que j’ai commencé à me poser des questions. Je découvrais mon corps qui se développait au fur et à mesure que je grandissais, et je regardais de temps en temps mon sexe. Je me suis rendu rapidement compte que j’avais une large et longue cicatrice au niveau du clitoris. Je n’en connaissais pas la cause.

 

« Pourquoi ? »

Un jour, en présence de mes tantes, j’ai appris qu’on m’avait « coupé le sexe » (reprenant les termes de mes tantes qui me racontaient cela en riant). J’avais du mal à croire qu’on puisse me faire cela. J’en ai alors parlé à ma mère qui était gênée de m’en parler. Je lui ai dit que ce n’était pas bien de m’avoir fait subir cette excision sans mon consentement. Elle m’a répondu qu’on me la fait parce que c’est la coutume, que ce n’était pas grave. Je lui ai demandé : « Pourquoi vous m’avez fait ça ? Vous dites croire en Dieu !  Alors que c‘est lui qui m’a faite ainsi, vous avez retiré une partie de moi… » Elle m’a dit que c’était pour éviter que je coure après les garçons.

J’étais très énervée d’avoir subi cela, et je me sentais impuissante car cela avait déjà été fait et que je pouvais rien y faire. Je lui ai dit que j’étais anormale à cause d’elle. Je lui ai rappelé que c’était interdit et illégal en France… J’en ai beaucoup voulu à mes parents. J’étais résignée à vivre toute ma vie avec.

Quelques années plus tard je lui ai demandé les circonstances de l’excision. Ma mère m’a raconté qu’elle ne voulait pas que je sois excisée, toutefois ma grande tante insistait. Mon père ne s’était pas prononcé. « C’est une affaire de femmes ». Ma grande sœur et moi avons été excisées le même jour chez ma grand-mère. Moi d’abord. J’étais couchée sur une planche, plusieurs femmes me tenaient chaque membre (les bras et les pieds) afin d’éviter que je me débatte, ma grande tante tenait une lame de rasoir (qui avait été chauffée et désinfectée paraît-il). J’ai été excisée à vif, sans antidouleur, anesthésie ou autre… J’ai beaucoup pleuré. Il m’a fallu plusieurs semaines pour cicatriser. Ensuite, le jour même, c’était au tour de ma grande sœur âgée de huit ans, et davantage plus formée que moi. Un jour, j’en ai discuté avec ma grande sœur, qui m’a raconté que l’excision s’est très mal passée pour elle, qui a vécu une hémorragie. Mes parents ont eu tellement peur qu’ils ont décidé de ne pas faire vivre l’excision à mes autres sœurs (plus jeunes).

 « Je l’ai caché, je l’ai parfois nié »

J’ai vécu longtemps sans clitoris. Ce fut un handicap pour moi. J’en avais très honte. Je ne me sentais pas normale. J’enviais mes copines et mes petites sœurs. La coutume avait du sens dans une certaine mesure, car je n’approchais pas les garçons. Je faisais probablement un blocage et je ne voulais pas prendre le risque qu’un garçon le sache. Je n’avais pas de réelle sensibilité sexuelle. Je l’ai caché, je l’ai parfois nié, je ne voulais pas en parler avec mes amies. Seules mes cousines ou amies d’origine sénégalaise ou malienne qui l’avaient aussi vécu le savaient, et ça nous arrivait d’en discuter.

Je suis restée vierge très longtemps jusqu’au jour où j’ai rencontré mon premier ami, et mon premier amour. J’ai eu mon premier rapport sexuel avec lui, il n’a jamais su pendant les premières années de relation. Je n’était pas prête à lui dire parce que je me disais que si je lui apprenais cela il aurait une très mauvaise image de mes parents, et qu’ils les considérerait comme des « barbares » alors qu’au fond de moi je ne pense pas que ce soit le cas. Etant très ancrés dans la culture africaine, mes parents ont suivi une coutume. Ni plus ni moins. Et ce, bien que je ne cautionne pas du tout l’excision. Ils ont par la suite beaucoup regretté cet acte « injuste ».

Un soir, alors que j’étais âgée de 23 ans, une très bonne amie de collège d’origine malienne, mariée avec un enfant, m’apprend qu’une amie à elle s’est faite opérée en France (dans la région Ile-de-France) afin qu’on lui remettre un clitoris, et qu’elle aussi avait fait l’opération chirurgicale réparatrice. Je me suis donc renseignée pour faire cette opération à mon tour. C’était l’un des plus beaux jours de ma vie car je réalisais enfin que je pouvais y remédier, et que cette excision n’était pas une fatalité. C’est à cette occasion que j’ai décidé de tout raconter à mon ami. Je lui ai parlé de mon excision et de ma volonté de me faire opérer car je voulais trouver une sensibilité plus forte.

« Et j’ai retrouvé mon clitoris »

J’ai rencontré l’un de ces fameux médecins de France qui a su redonner de l’espoir à ces femmes qui ont été « écorchées vives ». Je me souviendrai encore longtemps, je pense, de son nom : le docteur Pierre Foldès [partenaire de la mobilisation Excision, parlons-en !, NDLR]. J’ai appris que c’était un médecin qui avait travaillé autrefois dans l’humanitaire. Il s’est battu pour la cause des femmes excisées et contre l’excision, en décidant de pratiquer l’opération en France et en demandant qu’elle soit remboursée par la sécurité sociale, afin que le coût ne soit pas un frein pour certaines femmes.

J’ai alors subi une opération chirurgicale réparatrice, sous anesthésie générale en présence de trois médecins à la clinique de Saint-Germain-des-Prés. Et j’ai retrouvé mon clitoris. Selon le docteur Pierre Foldès, j’ai eu beaucoup de chance que mon excision ait été minime. Seul mon clitoris avait été mutilé, et non mes petites lèvres et mes grandes lèvres comme cela peut arriver dans certains villages très reculés. J’ai aussi eu cette chance de ne pas avoir contracté de maladie et d’infections du fait de cette excision.

 « Ma mère s’est inquiétée, et je lui ai tout raconté »

J’ai fait l’opération sans en parler à ma famille. Mais pendant ma convalescence, je ne marchais pas bien, c’était très douloureux. Ma mère s’est inquiétée, et je lui ai tout raconté. J’ai eu peur qu’elle m’en veuille. J’ai été agréablement surprise par sa réaction. Elle était contente que j’ai eu le courage d’aller seule me faire opérer. Il a fallu attendre plusieurs mois, voire plusieurs années afin que je ressente des sensations et des émotions.

« Un vieux souvenir »

Aujourd’hui, l’excision n’est plus qu’un vieux souvenir. Mon opération m’a retiré à la fois la cicatrice physique et mentale. Aujourd’hui, je n’en veux plus à mes parents, qui ont fait le choix de ne plus faire exciser qui que ce soit dans la famille depuis ma grande sœur et moi. Je constate à l’heure actuelle que de moins en moins de personnes pratiquent l’excision, la législation et l’évolution des mœurs et des mentalités y jouent aussi un grand rôle. De plus en plus de femmes excisées font la démarche d’en parler et, de  bouche à oreille,  prennent connaissance de l’existence de l’opération réparatrice, et font le choix de se faire opérer. Certaines font le choix de ne pas se faire opérer car elles ont plus de mal du fait qu’elles portent en elles un traumatisme. D’autres femmes, comme moi, n’ont aucun traumatisme car nous n’avons pas le souvenir de cet acte douloureux. Il est important de continuer le combat contre l’excision dans les familles en particulier et dans le monde en général. »



16 octobre 2013

Catégories : France