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Zahra Ali Cheik du Gams Belgique : «Ici, elles sont libres de venir déposer ce qui pèse »

Depuis plus de cinq ans, Zahra Ali Cheik travaille au GAMS Belgique comme référente pour les mineurs étrangers non accompagnés (Mena). Le 5 juin, dans le cadre de la conférence « Excision, comment en parler aux adolescentes ? », organisée par Excision, parlons-en !, elle évoquera les ateliers qu’elle anime les mercredis, ainsi que la pièce de théâtre « Le destin d’Aicha », créée et jouée par le groupe de jeunes du GAMS sur le mariage forcé et l’excision.

Propos recueillis par Louis Guinamard

1/ En quoi ce sujet de l’excision vous touche t-il particulièrement ?
Je suis originaire de Djibouti, un pays de la corne de l’Afrique où l’excision se pratique à forte prévalence. Je suis moi-même passée par là. Toutes mes sœurs sont passées par là. Pourtant, ma famille appartient à une classe très éduquée, mais ça se pratique dans toutes les couches sociales. C’est identitaire, une tradition culturellement ancrée. Dans la norme sociale, l’excision, c’est la purification de la fille. Ca devient un automatisme. Le regard social est très pesant et oblige les mères à passer à l’acte.

N’ayant été excisée qu’à 16 ans, j’ai d’abord connu la vie de petite fille non-excisée, c’est très discriminant. Ca n’avait pas été fait avant parce que mon père s’y était opposé de nombreuses années. Le décès d’une égyptienne, suite à des complications de son excision, avait interpelé mon père. Il a rencontré des imams pour en savoir plus. Il s’est avéré que ça n’avait rien à voir avec la religion musulmane.

Mon père a refusé pendant de nombreuses années, mais ma grand-mère maternelle a organisé mon excision. Ma grand-mère, c’est la gardienne des traditions. Elle a organisé un voyage en Somaliland. On m’a dit qu’on m’emmenait à un mariage. Tout se fait par surprise, on nous ment, on nous trahie. Des femmes sont là, elles ont la charge de nous maintenir au sol, d’utiliser leur force. Quand on est prise par surprise, on est pétrifiée, dans l’incapacité de se débattre. Dans la région d’où je viens, on infibule. Après l’ablation du clitoris, on utilise des épines d’acacias pour renfermer les grandes lèvres à vif et on ligote les jambes pour la cicatrisation. On ne laisse qu’un orifice urinaire de la taille d’une allumette. Je vous laisse imaginer les règles douloureuses, les complications, rien que pour uriner. Ca peut paraître anodin, mais on ne sait pas le plaisir d’uriner normalement.

Malgré tout, j’ai été reconnaissante envers ma grand-mère d’avoir fait en sorte que je ne sois plus une petite fille différente. Quand on est entouré par une famille où toutes les filles ont connu ça, qu’on est celle différente, qui « urine comme les garçons » parce que ça fait beaucoup plus de bruit quand on n’est pas infibulé, ce sont des choses difficiles à vivre pour une petite fille. Jusqu’à mon excision, ma grand-mère gardait une distance, elle ne pouvait pas m’approcher, même si j’ai grandie auprès d’elle. Puis elle a désobéit à mon père et m’a fait excisée. Ensuite, je découvre une grand-mère très attentionnée, qui porte un autre regard sur moi. Au retour à Djibouti, mon papa apprend que j’ai été excisée. Il chasse ma grand-mère. C’est la dernière fois que je l’ai revue. J’en voulais à mon père, je lui disais : « pourquoi tu as fait ça ? » Il répondait : « tu verras, ma fille, un jour tu comprendras ce que j’ai essayé de faire ». Je crois que ce jour est arrivé. Aujourd’hui, je sais que mon père a été un soutien et un modèle. Les hommes sont souvent absents lorsqu’il s’agit de ces questions. Qu’un homme se positionne, c’était juste incroyable et formidable. Je continue ce que lui a commencé. Grâce à cela, j’ai obtenu la plus belle des victoires : toutes les filles de mon frère et de mes sœurs ont été épargnées !

 

2/ Comment votre regard a-t-il évolué ?

Une fois en Belgique, j’ai rencontré des personnes. La migration nous permet de prendre conscience, de parler. On part avec nos idées, puis on découvre qu’on nous a berné. Dans la société belge, je peux ouvrir les yeux et dire : non, ça n’est pas tolérable que l’on puisse faire ça à d’autres enfants. On sent de la colère envers les personnes qui nous ont fait cela, et de l’incompréhension : pourquoi on excise les filles ? Puis, vient le moment où l’on admet que c’est par ignorance que ces femmes excisent et qu’il faut travailler là dessus. Ces femmes ne savent pas les conséquences ou n’en parlent pas. Le fait de parler de l’excision est impensable. Mais quand ça arrive, on ne peut pas dénier. En réalité, on se souvient de chaque moment, de chaque geste, de chaque odeur. Ce sont des choses qu’on n’oublie pas. On travaille là-dessus, on essaye d’avancer.

Autre chose s’est passé à mon arrivée en Belgique. Lorsqu’on est dans son pays d’origine, je n’étais pas comme les autres filles tant que je n’étais pas excisée. Et en arrivant dans le pays d’accueil, je découvre que je suis de nouveau différente. C’est ce que j’appelle la double excision : cette prise de conscience, dans ta vie tu as l’impression de n’être jamais toi. Tu es toujours différente.

En Belgique, j’ai rencontré les responsables du Gams Belgique car j’entreprenais des démarches. En poussant la porte du Gams, je me suis dit qu’il fallait que je m’investisse. Un jour, il faut dépasser sa souffrance. On a fait de mon corps quelque chose que je ne voulais pas, mais je ne veux pas m’attarder là-dessus. Il y avait quelque chose pour ma reconstruction personnelle qui passait par la contribution à cette lutte.

 

3/ Quelle est votre mission au sein du Gams Belgique ?

J’ai d’abord travaillé au Gams pendant deux ans comme bénévole et depuis cinq ans je suis salariée. Je coordonne les activités à Bruxelles car nous avons deux autres antennes en Wallonie et en Flandre. Je suis également responsable du Groupes de Jeunes du Gams-Belgique. Au tout début, je rencontrais des mamans. Puis, est venue une période où l’on a vu arriver énormément de jeunes filles Mena (mineurs étrangers non accompagnés). On s’est pose des questions sur ce qu’on pourrait leur proposer. Les activités proposées aux adultes ne pouvaient pas convenir au jeune public, surtout qu’elles allaient à l’école.
Nous avons instauré une activité spéciale « Mena » le mercredi après-midi avec deux autres collègues Annalisa qui est psychologue et Carolina qui est animatrice. Le groupe s’est formé. On a pu petit à petit parler de l’excision et du mariage forcé.

On voit ce groupe deux mercredis par mois. Le noyau dur se constitue de 12 filles entre 8 et 22 ans. Elles ont grandi dans différents pays : Burkina, Guinée, Mauritanie, Cameroun, Djibouti. Certaines ne sont pas excisées, elles ont fui le pays pour ne pas l’être. Depuis toute petite, on leur dit : « il ne faut pas parler de ça, que c’est sacré, que ça se passe une fois et on en parlera plus jamais ». Il y a beaucoup de mystère autour de cette pratique, si vous parlez de l’excision ou que vous osez la nommer, il y a des croyances qui sont ancrées, des histoires de sorcellerie. Il y a eu cette privation de pensée et de parole. On voit des jeunes filles qui essayent de s’exprimer et n’y parviennent pas. Nous on leur dit : « ici, tu peux en parler, on ne juge pas… » Les langues se délient. Mais si l’on creuse, on peut leur permettre de mettre des mots, d’extérioriser.

Le but est de leur offrir un lieu d’échange et de partage pour qu’elles puissent poser des questions, parler… Ici, elles sont libres de venir déposer ce qui pèse. Jusqu’alors, il y a eu privation de la parole et de la pensée. Nous les aidons à sortir du rôle de victime pour être actrice du changement. D’où les activités créatrices. On travaillait sur des pièces de théâtre qui parlent des violences de genre : le mariage forcé, l’excision, la condition de la femme en Afrique, dans certains pays… Nous avons réalisé la pièce de théâtre « le destin d’Aicha » qui a tourné pendant deux ans en Belgique dans des centres d’accueil et des salles de théâtre. Chacune a participé à cette pièce. D’ailleurs on co-construit tout avec les filles. Cette pièce a été un réel succès et même aujourd’hui on nous demande de faire une représentation mais les filles avaient besoin de quelque chose de nouveau. Un nouveau challenge.

C’est très difficile de venir vers des jeunes pour parler d’excision, et même de la sexualité en général. Nous travaillons à l’aide d’outils pour permettre aux filles de s’exprimer, par exemple nous avons une BD, Diariatou face à la tradition, que j’utilise même dans les écoles pour parler avec les jeunes. Beaucoup de garçons sont très intéressés aussi. Mais pour le moment, on a du mal à les intégrer au groupe. Pour les adultes, nous intervenons devant des groupes mixtes. On voudrait que les garçons puissent aussi parler et participer à notre atelier. Je reçois aussi en individuel des garçons qui s’interrogent. Des fois les garçons aussi sont victimes de cette pratique : ils sont avec une petite amie excisée, qui se posent plein de questions, où ce sont des jeunes mariés et il y a beaucoup de questions. Ils peuvent être demandeurs à ce que leurs filles soient excisées. S’ils viennent en parler, il faut ramener un débat autour de ces violences de genre.

CONFÉRENCE « EXCISION, COMMENT EN PARLER AUX ADOLESCENTES ? », LE 5 JUIN 2014, AU PALAIS DU LUXEMBOURG. L’INSCRIPTION PRÉALABLE EST OBLIGATOIRE AVANT LE 28 MAI : INSCRIPTION@EXCISIONPARLONSEN.ORG ; UNE PIÈCE D’IDENTITÉ SERA DEMANDÉE À L’ENTRÉE.


26 mai 2014

Catégories : 3 questions à, International