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« Rompre le silence est un début de guérison »

L’auteure Aminata Traoré lors d’une dédicace à Abidjan.
Propos recueillis par Louis Guinamard

Ivoirienne, excisée à 8 ans, Aminata Traoré raconte son parcours fait de souffrances et d’espoirs dans son premier livre Le couteau brûlant. Rompre le silence a été, pour elle, « un début de guérison ». Pour la première fois en France, Aminata Traoré dédicacera son livre à Paris le 28 mai. Interview et regard critique. 

1. Quelle est la réalité de la pratique de l’excision dans votre pays ?

Située dans l’Afrique de l’Ouest, la Côte d’Ivoire fait partie des 28 pays qui pratiquent l’excision. Avec une prévalence qui est passée de 43%, 44,5%, 42 % à 38% aujourd’hui.

La Côte d’Ivoire a pris des dispositions juridiques :

  • La Constitution (La loi no 2000-513 du 1er août 2000) CHAPITRE 1er : Article 3 : Sont interdits et punis par la loi, l’esclavage, le travail forcé, les traitements inhumains et cruels, dégradants, humiliants, la torture physique ou morale. Les violences physiques et les mutilations et toutes les formes d’avilissement de l’être humain.
  • Loi № 98 / 757 du 23 Décembre 1998 portant répression de certaines formes de violences à l’égard des Femmes et le Code pénal.
  • Article 1er : Est qualifiée de mutilation génitale, l’atteinte à l’intégrité de l’organe génital de la femme, par ablation totale ou partielle, infibulation, insensibilisation ou par tout autre procédé.
  • Article 2 : Quiconque commet une mutilation génitale est puni d’un emprisonnement d’un à cinq ans et d’une amende de 360 000 à 2 000 000 de francs CFA.. La peine est portée au double lorsque l’auteur appartient au corps médical ou paramédical. La peine est d’un emprisonnement de cinq à vingt ans lorsque la victime en est décédée.
  • Article 3: les infractions prévues aux alinéas 2 et 3 de l’article 2 de la présente loi demeurent des délits.
  • Article 4 Par dérogation aux dispositions de l’article 297 du Code pénal, seront punis des peines prévues à l’article 2 aliéna premier, les pères et les mers, Alliés et parents de la victime jusqu’au quatrième degré inclusivement, qui ont commandité la mutilation génitale, ou qui la sachant imminente, ne l’ont dénoncé aux autorités administratives ou judiciaires, ou à toute personne ayant capacité de l’empêcher.

Mais il a fallu attendre en 2012 pour avoir les premières condamnations. L’application de cette loi est difficile car :

  • Absence de vulgarisation
  • A cause de l’électoral, les autorités refusent de faire enfermer leurs administrés et optent pour la sensibilisation.
  • Absence de centre d’accueil pour les enfants dont les parents seront emprisonnés ou encore pour les mères qui refuseront de faire exciser leur fille.
  • Toutes les couches sociales sont touchées. L’excision est autant urbaine que rurale. Chez la plupart des communautés, c’est un rite d’initiation qui permet à la jeune fille d’avoir le statut de femme, ce sont des adolescentes. Pour d’autres, elle est liée au masque. Mais de en plus en plus, elle se résume à un simple acte de couteau sans rite associé.

 

2. Qu’est-ce qui entretient le rite et le tabou de l’excision ?

C’est le mystère qui l’entoure. C’est une pratique ancestrale et l’exiciseuse est un personnage clé et craint, lié par moment à des chefs spirituels selon les populations. C’est une convention sociale instaurée dans les communautés. Donc, pour appartenir au groupe ou avoir le statut de femme  (mariée), il faut être excisée. C’est une obligation sociale.

Il y a aussi l’interprétation erronée des textes religieux, qui assimile l’islam aux pratiques culturelles.

Enfin, le sexe  reste un sujet délicat et tabou. La perception du clitoris est source de tous les malheurs de la femme tant au niveau de l’éducation (une fille non-excisée n’est pas éduquée, elle est irrespectueuse, frivole…), de la santé (le clitoris gêne à l’accouchement), que du statut social (les hommes ne veulent marier que des filles excisées, celles non-excisées apportant la malédiction au village).

3. Comment votre témoignage peut-il contribuer à faire changer les comportements ? 

Déjà les ONG nationales et internationales font un travail énorme sur le terrain à travers des sensibilisations de masse, de proximité, des formations des leaders communautaires et d’opinion. Il faut les rendent hommage. Je suis un fruit de cette sensibilisation.

En m’engageant à rompre le silence, j’ai voulu porter haut et fort le cri de cœur des milliers de filles et femmes aux confins des cases qui les ont enfermés dans le mutisme de l’avilissement moral. Je me suis engagée à deux niveaux. D’ une part  le travail communautaire ; d’autre part  l’écriture avec la publication d’un roman autobiographique de la douleur, de la révolte et de l’espoir.

Ayant une licence en lettre moderne, je me suis spécialisée en roman africain d’expression française, le livre comme un véritable moyen de sensibilisation et de dénonciation des tares et les maux qui rongent la société. Le livre m’a permis de mettre en exergue la problématique de l’excision en Côte d’Ivoire. Cette œuvre, pour attirer l’attention des lecteurs et l’opinion sur les souffrances muselées des victimes qui se meurent dans le silence de l’oubli. Surtout qu’il n’existe pas de prise en charge globale de l’excision. C’est ma contribution à la lutte contre les violences basées sur le genre. Si ce partage peut permettre de sauver des filles du joug du couteau brûlant, alors j’aurai gagné une bataille.

Le livre a reçu un très bon accueil et le cycle de conférence initié dans les lycées du district d’Abidjan avec l’appui du service culturel et éducatif de l’ambassade de France, a donné la parole aux jeunes, aux élèves, la tranche la plus touchée. Ces conférences ou dédicaces ont permis à beaucoup de victimes de mettre des mots sur leur douleur.

Le plus important est de se regarder à nouveau dans un miroir et être fière de cette image. Surtout tirer toujours du positif dans toute situation que nous traversons, aussi dramatique soit-elle. Je ne suis pas fière d’être une victime mais je suis fière d’avoir brisé le mur du silence. Rompre le silence est un début de guérison. Rallumer cette flamme, avec cette étincelle d’espoir. Bientôt, sera disponible en librairie, ma deuxième œuvre, L’étincelle au bout du tunnel, toujours dans la même mouvance de dénonciation des violences à l’encontre des femmes et surtout de contribuer à faire la promotion des droits de la femme et de l’enfant.

Extrait  « Le couteau brûlant »

« J’avais 21 ans. L’annonce ma grossesse m’avait procuré une joie immense. En aurait-il été autrement si j’avais su alors le cauchemar qui m’attendait ? Si ? Si j’avais su alors que pour sortir du ventre où il reposait depuis neuf mois, l’enfant déchirerait ma chair jusqu’à l’anus, si j’avais su que je garderai cette horrible cicatrice. Aujourd’hui lorsque je regarde mon fils, je ressens une gratitude sans nom pour ce don de Dieu : mais pour rien au monde, je ne voudrais affronter un autre accouchement. Fatou a eu moins de chance que moi. Non seulement la membrane reliant son vagin à l’anus s’est rompue durant l’accouchement, mais elle a hérité d’une fistule vésico-vaginale : la maladie de la honte. La société qui l’avait célébrée, qui avait loué son courage l’indexait et la rejetait ; plus de mari ni d’enfants, plus de foyer chaleureux. Juste une odeur nauséabonde et permanente qu’elle devait enfouir dans une case à l’écart des autres. »

Regard critique

par Béatrice Cuzin, urologue, engagée auprès des femmes victimes de mutilations sexuelles féminines

Témoignage poignant et émouvant , le « Couteau brûlant » porte le cri du cœur de Safiatou, l’héroïne, aux confins des cases qui ont enfermé la femme dans le mutisme de l’asservissement moral. Dans un style simple et poétique, l’auteure narre tour à tour la détresse de la mère qui perd son unique enfant des suites d’excision dans l’indifférence de la société l’ayant imposée, la douleur et la violence engendrée par le geste d’excision et ses conséquences sur la santé physique et morale des femmes. Mais ce roman de révolte est aussi un roman d’espoir, plein de tendresse : une histoire qui « finit » bien, c’est celle d’une femme qui, aidée par l’amour et la confiance de son compagnon, a décidé de se battre contre un fléau. Par le combat de son association, elle permet aux femmes de sortir de l’enfermement et de la fatalité qui justifiaient la légitimité de l’excision.

INFO-PRATIQUE. AMINATA TRAORÉ DÉDICACERA SON LIVRE, « LE COUTEAU BRÛLANT »,  MERCREDI 28 MAI À PARTIR DE 19H AU CAFÉ-RESTAURANT LE 61, 3 RUE DE L’OISE, À PARIS. LE DOCTEUR BÉATRICE CUZIN, SPÉCIALISÉE DANS LA PRISE EN CHARGE DES FEMMES EXCISÉES, SERA ÉGALEMENT PRÉSENTE POUR ÉVOQUER LES CONSÉQUENCES CHIRURGICALES DE CETTE PRATIQUE.


17 mai 2014

Catégories : 3 questions à, International