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L’Indonésie, un cas à part

Excision Parlons-en ! a précédemment évoqué la situation atypique prévalant en Indonésie[1]. Alors que l’on constate dans de nombreux pays, une modification du cadre juridique national et une volonté politique croissante de mettre fin aux mutilations génitales féminines, l’Indonésie se différencie. Le pays défend une pratique médicalisée moins invasive de mutilations génitales féminines et ne dispose pas d’une législation interdisant ces pratiques qui restent persistantes. Les autorités indonésiennes continuent de tenir un discours ambigu qui ne s’oriente pas vers une interdiction générale de ces pratiques.

 Par Stéphanie Boisseau

Quatrième pays le plus peuplé du monde avec plus de 240 millions d’habitants, l’Indonésie est un pays émergent situé dans une zone stratégique pour le commerce mondial et qui entend être un acteur majeur sur la scène régionale et internationale (participation au G20, aux négociations sur le changement climatique). Depuis la fin du régime autoritaire du général Suharto en 1998, l’Indonésie a connu de profonds bouleversements sociaux et politiques. Cette jeune démocratie continue à faire face à de nombreux défis : configuration géographique particulière (c’est un état archipélagique composé de plus de 17 000 îles), violences séparatistes, ethniques et religieuses, terrorisme, corruption, fondamentalisme religieux, pauvreté.

« L’excision, une tradition en Indonésie » © Stephanie Sinclair

Une égalité encore virtuelle
Si la promotion et la protection des droits fondamentaux ont connu des améliorations au cours des dernières années en Indonésie, la situation reste difficile, tout particulièrement pour les femmes. Les autorités indonésiennes reconnaissent que les notions d’égalité des sexes et de discrimination à l’égard des femmes sont encore mal appréhendées et que l’application de la législation et des programmes en la matière reste imparfaite[2]. Des réformes législatives sont entreprises et des mesures temporaires spéciales ont été adoptées pour favoriser la représentation des femmes dans les fonctions politiques[3]. Cependant, dans une société marquée par la tradition et les stéréotypes, les femmes sont maintenues dans une situation d’infériorité et les violences à leur égard sont largement répandues et bénéficient d’une large impunité. La Commission indonésienne sur les violences faites aux femmes (Komnas Perempuan) [4] a d’ailleurs souligné le problème des nombreuses dispositions législatives discriminatoires et la montée des violences auxquelles les femmes sont confrontées en Indonésie et ce à tout âge, dans la sphère privée comme publique[5]. De plus, le processus de décentralisation a conduit à l’adoption de lois discriminatoires dans de nombreuses provinces[6] et particulièrement à Aceh où des peines ayant un caractère inhumain et dégradant sont infligées (vêtements déchirés en public, cheveux rasés) ; ce qui est dénoncé régulièrement par les associations[7] et les organes onusiens chargés des droits de l’homme[8].

Dans ses observations finales de 2012[9], le Comité pour l’élimination de la discrimination à l’égard des femmes (CEDAW) a considéré que « [l’Indonésie] n’a pas pris de mesures durables et systématiques suffisantes pour faire changer ou pour éliminer les stéréotypes et les pratiques préjudiciables ». En effet, les mariages précoces persistent ainsi que les mutilations génitales féminines. Par ailleurs, les Indonésiennes sont insuffisamment informées sur leurs droits. Et si l’Indonésie est proche d’atteindre l’objectif du Millénaire pour le développement en matière d’enseignement primaire et d’alphabétisation, les filles doivent encore faire face à des difficultés d’accès à l’enseignement, notamment dans les zones pauvres et / ou rurales. Ces constats restent majoritairement valables deux ans plus tard comme le souligne le Comité des droits de l’enfant dans ses observations finales émises en juin[10].

Le discours ambigu des autorités

En 2006, une circulaire du Directeur général de la santé publique a interdit toute forme de mutilations génitales féminines. Mais en 2010, ce texte a été renversé par un règlement du ministère de la santé permettant aux professionnels de santé de pratiquer de nouveau la circoncision féminine. Les autorités indonésiennes distinguent ainsi la circoncision féminine des mutilations génitales féminines et considèrent que : « La circoncision féminine est pratiquée dans certaines communautés, essentiellement à des fins symboliques, et n’entraine aucune forme de mutilation génitale. Les circoncisions féminines qui dépassent le cadre symbolique représentent des cas isolés où l’acte est réalisé par des praticiens traditionnels. Le règlement de novembre 2010 du Ministère de la santé a été promulgué pour garantir la sécurité de la procédure, et en aucun cas pour encourager ou promouvoir la pratique de la circoncision féminine. Le Gouvernement indonésien continue de mener des campagnes de sensibilisation sur les effets potentiellement néfastes des pratiques de circoncision pour les femmes et les filles. »[11]. Ce retour en arrière a été influencé par le Conseil indonésien des ulémas qui a émis une fatwa en 2008 affirmant que les mutilations génitales féminines ne pouvaient pas être interdites. Si de manière générale, il n’est déjà pas évident pour un gouvernement d’intervenir en matière de mœurs et de traditions, dans le premier pays musulman par sa population, il n’est pas opportun pour un gouvernement voulant se maintenir au pouvoir de risquer de perdre le soutien du Conseil national des ulémas. On peut également considérer que l’attachement aux traditions et à la religion est une réponse aux bouleversements connus par le pays et une réaction à l’occidentalisation[12]. Si cela peut expliquer en partie la position des autorités, cela ne relève en rien l’Indonésie de son obligation de garantir les droits fondamentaux des femmes sur son territoire. Cependant, les autorités indonésiennes semblent maintenir le même cap. En effet, des discussions ont été organisées par les pouvoirs publics avec des académiciens, des institutions religieuses, des représentants du monde médical et des ONG. A la suite de ce processus, le ministère de la santé a publié en février 2014 un nouveau règlement annulant celui de 2010 et prévoyant qu’un comité consultatif (composé de médecins et d’experts religieux) développera des directives visant à assurer que la circoncision féminine soit réalisée en toute sécurité et à lutter contre les mutilations génitales féminines[13].

La position des autorités est critiquable et dangereuse. L’argument avancé selon lequel l’encadrement des pratiques par la médicalisation protégerait mieux les femmes car l’interdiction faite précédemment au personnel médical de pratiquer des mutilations génitales féminines a conduit à un recours accru à des guérisseuses, exposant ainsi les femmes à de graves risques de subir des formes préjudiciables de mutilations, a été rejeté par les associations[14] et les instances internationales comme le Comité des droits de l’homme[15]. En effet, le fait que cela soit pratiqué par des médecins, conduit la population à penser que ces pratiques sont saines et sûres et à promouvoir ces pratiques et ainsi d’en rendre l’éradication plus compliquée. De plus, une étude[16] datée de 2003 et réalisée par Population Council[17] indiquait que la très large médicalisation de la pratique en Indonésie avait potentiellement accru le nombre de mutilations génitales féminines et conduit à des formes plus invasives de mutilations (incision, excision). Il faut souligner que la Commission indonésienne sur les violences faites aux femmes a pris position contre le maintien de ces pratiques[18]. Elle considère que même la forme la moins invasive de mutilation représente une violence et souligne le caractère discriminant sous-tendant cette pratique. Selon elle, le fait que les parents se tournent vers des méthodes traditionnelles si les médecins ne peuvent pas pratiquer l’excision est un problème à régler sous l’angle de la promotion des droits fondamentaux. L’évolution devrait se faire dans le sens de la promotion d’une nouvelle vision de la sexualité féminine et non pas avec une réglementation de la circoncision féminine.

« L’excision, une tradition en Indonésie » © Stephanie Sinclair

Une pratique bien ancrée et largement répandue
En Indonésie, la pratique des mutilations génitales féminines est largement répandue. Le Comité des droits de l’enfant s’est d’ailleurs dit profondément préoccupé par le nombre toujours élevé de victimes de mutilations génitales féminines dans le pays. Selon l’étude de 2003 précédemment citée, qui portait sur huit sites dans six provinces, 86 à 100 % des filles âgées de 15 à 18 ans avaient subi une forme ou une autre de mutilations génitales féminines[19]. Et environ 92% des familles interrogées soutenaient le maintien de la pratique pour leurs filles ainsi que pour les générations futures ; seulement 7% des mères interrogées soutenaient une interdiction. Cependant, en raison de la diversité qui caractérise l’Indonésie, il n’existe pas de « modèle type » en matière de mutilations génitales féminines, même si quelques éléments communs ressortent. Il faut également noter qu’une étude récente et aussi exhaustive que possible fait défaut. On peut se référer principalement aux données de trois études ; une étude conduite en 1998[20], celle de 2003 précitée et une menée par un universitaire et médecin indonésien en 2009[21]. Un rapport d’Amnesty International[22] sur la santé des femmes en Indonésie et datant de 2010 confirme la persistance de la pratique et quelques grands traits caractéristiques des mutilations génitales féminines, présentés dans ces études.

En Indonésie, la pratique des mutilations génitales féminines est perçue à la fois comme une norme religieuse et une tradition passant de générations en générations en raison du soutien des aînés, sans interrogation sur son sens. Même lorsque l’argument principal avancé est la religion, les mères interrogées ne peuvent pas citer le texte fondant la pratique. Elles reconnaissent faire en fonction de ce qu’on leur a dit. Il existe aussi une peur d’être stigmatisé (pour la fille et sa famille) en cas de non respect de cette norme. Largement pratiquées dans les communautés musulmanes, même dans les zones où prévaut un Islam modéré, les mutilations génitales féminines sont également pratiquées dans d’autres groupes, comme au sein des communautés non-musulmanes javanaises. Le caractère impératif de cette norme fait débat auprès des chefs religieux mais la pratique n’est pas remise en cause en soi. Certaines mères, souvent celles plus éduquées et vivant en zone urbaine, considèrent qu’il s’agit d’une recommandation alors que d’autres, généralement moins éduquées et vivant en zone urbaine ou rurale, considèrent que c’est une obligation[23]. Les autres raisons avancées pour soutenir cette pratique sont la volonté d’éviter des maladies, la nécessité de nettoyer les parties génitales externes considérées comme sales et de réduire le désir sexuel chez les femmes afin qu’elles restent chastes et fidèles à leur futur mari.

Il ne ressort pas que la décision de pratiquer la mutilation génitale féminine soit plus ou moins soutenue par le père ou la mère et l’un comme l’autre peut avoir des réticences. Selon l’étude de 2003, les mutilations génitales féminines étaient principalement pratiquées par les accoucheuses traditionnelles et les circonciseurs traditionnels (68%), mais aussi par des professionnels de la santé (essentiellement des sages-femmes), avec des différences selon les zones géographiques. Les accoucheuses traditionnelles étaient majoritaires, sauf dans la ville de Padang et dans la région de Padang Pariaman (ouest de Sumatra) où c’étaient les sages-femmes et dans la ville de Makassar (Sulawesi du sud) où c’étaient les praticiens traditionnels. L’étude soulignait déjà que la médicalisation était en cours sur l’ensemble du territoire. Par ailleurs, la pratique semble banalisée par le fait qu’elle soit proposée comme une composante d’un « package de naissance » avec l’examen médical du nourrisson, les vaccins et le perçage des oreilles[24]. A noter que la réalisation de la mutilation génitale féminine est généralement célébrée par une fête familiale et que la Fondation islamique Assalaam offre des jouets et des friandises aux fillettes, à cette occasion.

Si l’âge auquel est pratiquée la mutilation génitale féminine peut varier d’une région à l’autre, cela a lieu majoritairement avant les cinq ans de la fillette et très souvent lors de sa première année. Dans la ville de Makassar et le district de Bone (Sulawesi du sud), la pratique est souvent plus tardive, entre 5 et 9 ans, avec quelques cas après 10 ans. Les études montrent que les pratiques ayant cours en Indonésie varient d’une zone à l’autre et concernent des mutilations génitales féminines de type I (ablation partielle ou totale du clitoris ou seulement du capuchon) qui sont majoritaires et de type IV (piquer, percer, inciser, racler les organes génitaux). Les professionnels de la santé ont tendance à pratiquer les formes les plus invasives (incision, excision) et utilisent majoritairement des ciseaux. Les accoucheuses traditionnelles pratiquent généralement une incision (62%). Les circonciseurs traditionnels utilisent davantage un canif, pas nécessairement pour inciser ou couper, mais pour frotter ou gratter. Les différents praticiens peuvent également utiliser des couteaux en bambou, des lames de rasoir, des aiguilles, des pièces de monnaie, des racines de plantes ou simplement leurs doigts et leurs ongles. Les avis divergent sur la nécessité du saignement pour considérer que la « circoncision » est complète ou non ; cela a nécessairement un impact sur le type de méthode utilisée. Sans pouvoir déterminer des conséquences sur le court ou le long terme en matière de santé des femmes, les observations réalisées ont montré une réelle douleur et atteinte à l’intégrité physique des fillettes et cela sans nécessité médicale. Néanmoins, des membres du corps médical soulignent que même les formes les moins invasives de mutilations génitales féminines peuvent avoir des conséquences sur la santé (infections urinaires, kystes, infertilité)[25].

Les autorités indonésiennes, en jouant sur les mots, promeuvent une forme de circoncision féminine moins invasive mais cela reste une mutilation génitale féminine qui porte atteinte à l’intégrité physique des filles. Et l’encadrement de la pratique n’a pas permis d’éradiquer les pratiques les plus nuisibles. La médicalisation[26] n’est pas une solution à ce problème persistant. De plus, le discours sous-tendant les mutilations génitales féminines conduit à intérioriser l’inégalité entre les hommes et les femmes ; les femmes « non circoncises » étant supposées comme impures et le désir sexuel des femmes devant être contrôlé. L’éradication de ces pratiques passe par une valorisation de la place des femmes au sein de la famille, comme au sein de la société. Les autorités doivent adopter une législation interdisant ces pratiques. Une telle législation permettrait notamment aux parents ne voulant pas soumettre leurs filles à ces pratiques de s’en prévaloir fasse à la pression de la famille ou de la communauté. Les autorités doivent également continuer à mettre en œuvre des programmes de sensibilisation afin de faire évoluer les mentalités. Les voix de ceux qui s’opposent à ces pratiques, notamment des membres du corps médical et des religieux, doivent pouvoir se faire entendre. Des déclarations collectives contre le maintien de ces pratiques et associant les différentes parties prenantes représenteraient un élément important pour faire changer les mentalités. En plus d’une législation interdisant toutes les formes de mutilations génitales féminines et une large sensibilisation à ce sujet, le Comité des droits de l’enfant a demandé à l’Etat indonésien de fournir une aide aux victimes et de mettre en place des mécanismes efficaces de plainte. Il serait certainement utile que certaines institutions indonésiennes – comme le ministère de la condition féminine et de la protection des enfants, la Commission sur les violences faites aux femmes ou la Commission de protection des enfants – voient leur rôle renforcé pour qu’elles puissent agir efficacement afin de lutter contre ces pratiques.

Crédit photos : « L’excision, une tradition en Indonésie » © Stephanie Sinclair
La photographe Stephanie Sinclair a reçu en 2008 le grand prix du reportage humanitaire au festival Visa pour l’Image pour son travail sur  » L’excision, une tradition en Indonésie « . 

Son site : http://tooyoungtowed.org/




10 juillet 2014

Catégories : International