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L’excision aux Etats Unis : entre tabou et méconnaissance, une réalité inquiétante

A droite, docteure Crista Johnson qui a fondé à Phoenix une clinique prenant en charge les femmes excisées (crédit photo : Regis Bondrole).

Alors que la pratique de l’excision est en régression dans de nombreux pays d’Afrique, comme le démontre le dernier rapport de l’UNICEF, elle est en hausse aux Etats-Unis. Des chiffres inattendus ont été révélés par l’association américaine «Sanctory for Families» dans son rapport Female Genital Mutilation In the United States – protecting Girls and Women in the U.S from FGM and Vacation Cutting basé sur des estimations des Centres de Contrôle et de Prévention et sur le recensement de 2000. Une situation alarmante faisant très peu souvent l’objet de poursuites légales.

Par Marion Schaefer – sources : articles de NBC News (30/03/2014) et du Huffingtonpost (17/05/2014) ; le rapport de « Sanctory for Families ».

Aux Etats-Unis, d’après les Centres de Contrôle et de Prévention des Maladies, au moins 150 000 à 200 000 jeunes filles courraient le risque d’être soumises à la pratique; ce chiffre serait en hausse selon « Sanctuary for Families », qui estime que le nombre de filles menacées d’excision aurait augmenté de 35% de 1990 à 2000. Parallèlement, le nombre de structures d’accueil reste inadapté : il n’existe que deux cliniques consacrées aux femmes victimes de violences et de mutilations sexuelles féminines aux États-Unis contre 15 au Royaume-Uni qui est pourtant cinq fois moins peuplé. Dans celle qui s’est ouverte en 2008 à Phœnix, en Arizona, 98% des Somaliennes sont traitées pour cause d’excision. La fondatrice de la clinique, la docteure Crista Johnson, a sillonné le pays pour travailler avec les victimes de mutilations sexuelles, de Washington DC au Michigan en passant par la Californie. Témoignant pour NBC News, elle estime aujourd’hui que « le nombre de personnes [venant de communautés qui pratiquent l’excision] a facilement quadruplé à cause de schémas de migration ».

L’excision étant une pratique importée aux Etats-Unis, l’augmentation pourrait en partie être attribuée au nombre grandissant d’immigrés venus de pays où l’excision est monnaie courante. L’immigration aux États-Unis en provenance des pays d’Afrique a quadruplé entre 1990 et 2011 de 360 000 à 1,6 million selon un récent rapport publié par le service d’urbanisme de New York City. En 2000, les Etats comprenant le plus grand nombre de jeunes filles excisées étaient (par ordre décroissant) : la Californie, New York, le New Jersey, la Virginie, le Maryland, le Minnesota, le Texas, la Géorgie, Washington et la Pennsylvanie.

Des avancées en demi-teinte

Depuis les années 90, des avancées légales importantes sont à noter : les Etats Unis ont officiellement interdit les MSF en 1996, puis le président Obama a signé la loi interdisant le « vacation cutting » en janvier 2013 – étendant ainsi la protection aux jeunes filles victimes d’actes commis à l’étranger dès lors qu’elles ont leur résidence aux Etats Unis., Bien que des familles excisent leurs enfants lors de cérémonies secrètes et illégales aux États-Unis, beaucoup profitent de vacances à l’étranger pour le faire.

Cependant si le gouvernement américain a montré un certain engagement à sévir contre la pratique, très peu a réellement été entrepris pour travailler à l’abandon de l’excision sur le territoire ou pour faire appliquer la loi : à ce jour, seul Khalid Adem, un immigré éthiopien, a été poursuivi et condamné à 10 ans de réclusion criminelle suite à l’excision de sa fillette de 2 ans dans la région d’Atlanta en 2001.

La méconnaissance de la pratique : frein à son éradication

Face à cette réalité alarmante, ce qui surprend aux Etats Unis, c’est la méconnaissance du phénomène et de la pratique elle-même. « Bon nombre d’Américains pensent que les mutilations sexuelles féminines ne se produisent que dans des pays lointains. Malheureusement, ceci est loin de la réalité, affirme, au Huffingtonpost, Jaha Dukureh, jeune américaine de 24 ans excisée en Gambie lorsqu’elle était enfant. J’’entends des témoignages quotidiens de filles nées ici aux Etats-Unis et ayant été excisées. Ce sont de jeunes adolescentes américaines comme les autres ; vous en connaissez, certaines sont allées ou vont à l’école avec vous. »

Selon les activistes en faveur de l’abandon de l’excision, le premier pas – essentiel pour susciter le débat, lever les tabous et faire réagir le corps médical et juridique – serait de recenser avec exactitude le nombre de femmes excisées sur le sol américain et le nombre de celles risquant de subir la pratique. En effet depuis 1997 les Centres de Contrôle et de Prévention des Maladies ne publient plus de chiffres sur la prévalence de la pratique, tandis que les activistes ne cessent de réclamer la rédaction d’un rapport détaillé au gouvernement.

Sans ces chiffres, sans une connaissance plus pointue de la réalité, comment former les médecins, assistant sociaux ou travailleurs dans la protection de l’enfance à réagir face à des cas d’excision ? « Si la police est appelée parce qu’une fillette est en danger, que fera un policier ne sachant pas ce qu’est l’excision ? Nous avons besoin de leur en parler, de leur dire que c’est une violation, déclare M. Diallo, un militant, à NBC News. Les médecins, infirmières, enseignants… Tous doivent comprendre leur responsabilité et protéger les enfants ».

Si les avancées juridiques ont représenté un véritable espoir aux Etats-Unis, révéler des chiffres et des projections précises serait également la preuve tant attendue que le gouvernement n’est plus disposé à ignorer la pratique ou à considérer qu’elle est le lot d’autres pays.



23 mai 2014

Catégories : International