L’émergence du thème de l’excision en littérature n’est pas un fait récent ni fortuit ; si l’on suit son cheminement, on commence à le repérer dès les années soixante. Plus d’une vingtaine d’œuvres parues depuis les indépendances en font référence, en langue française, anglaise ou arabe.

Par Carlos Alvarado-Larroucau, chercheur en littératures francophones à l’Université Paris-8.

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En général, l’excision apparaît dans des romans, mais il est aussi identifiable dans des nouvelles, dans des pièces de théâtre et en poésie. Dans ces textes, on observe que la tension que provoque cette pratique produira un lien prééminent avec le silence. Qui dit excision dit silence ; d’une manière explicite ou implicite, les deux signes semblent aller de pair.

En littérature francophone, il y a eu plusieurs romans qui abordent la question de l’excision. Pour illustrer la réflexion présente, nous nous sommes intéressés à trois ouvrages établissant un lien indéniable entre le silence et l’excision. Le roman Rebelle de Fatou Keïta (1) nous permet d’étudier le silence du recueillement et de l’autopréservation par rapport à l’excision, point de départ d’une quête identitaire. Dans la nouvelle La voie du salut d’Aminata Maïga Ka (2), il est possible d’analyser un silence qui se trouve à la base d’un pacte teint de sang. Elle décrit le silence de la fatalité, le silence de la tradition qui veut une femme sourde, muette et aveugle, le silence qui tue. L’excision est l’origine de l’histoire et on constate sa présence enracinée dans une généalogie d’incompréhension entre les sexes. Finalement, le roman Tu t’appelleras Tanga de Calixthe Beyala (3) nous donne à entendre la résistance de la parole, la transmission des silences d’une femme à une autre. L’excision dans ce roman est un moment initiatique entouré de silence, mais la pratique garde un lien avec d’autres aspects aux riches significations.

Sur l’excision

L'écrivaine ivoirienne Fatou Keita.

L’écrivaine ivoirienne Fatou Keita.

Les textes de Fatou Keïta (Côte d’Ivoire), Aminata Maïga Ka (Sénégal), et Calixthe Beyala (Cameroun) nous présentent trois points de vue, trois manières différentes de travailler le motif de l’excision. Keïta et Maïga Ka en ont quelques réserves, Beyala ira un peu plus loin. Elle ose, avec un langage insubordonné, dévoiler d’autres aspects liés à cette pratique culturelle. Précisons que l’Ivoirienne Keïta semble ressentir un certain malaise au moment de la définition de l’excision et de ses significations. Elle parlera de l’excision très graduellement. La voix narrative n’intervient ni n’élabore de réflexion à ce propos. Le silence, la retenue ou une réserve pudique paraît bâillonner cette voix. Dans la première moitié du roman, sous le regard de son personnage, enfant, l’excision se présente à nous comme une épreuve, comme une expérience douloureuse. Comme toute description, elle nous donne à lire une lame et un petit bout, sans verbes, sans adjectifs. Ce n’est que vers la fin du roman que sa protagoniste, déjà adulte, femme militante, presque marginale (car exceptionnelle), pourra définitivement exprimer l’excision comme une mutilation, comme une ablation, comme une injustice, comme une pratique inutile et nocive.

Aminata Maïga Ka du Sénégal.

Aminata Maïga Ka se manifeste au sujet de l’excision. Par l’intermédiaire de la voix narrative, elle semble assumer une position sur la question. Pour elle, il s’agit d’une ténébreuse tradition, d’une aberration, d’une mutilation. Dans une extrême économie, cette pratique se résume en deux phrases. Trois mots suffiront pour en faire sa description : un adjectif et deux substantifs. La Sénégalaise emprunte alors la voie de l’analogie, elle nous parle de « l’opération » cardiaque, pour que nous, lecteurs, fassions le lien métonymique entre le cœur et le sexe, entre « l’opération » et l’excision. Tout ce procédé d’énonciation synthétique et elliptique souligne la difficulté éprouvée par ces écrivaines au moment d’aborder le sujet. Le silence se fait entendre et, peut-être, en dit-il plus que mille mots.

L'écrivaine camerounaise Calixthe Beyala.

L’écrivaine camerounaise Calixthe Beyala.

Calixthe Beyala, pour sa part, ne retient pas ses mots pour se manifester sur le sujet. Elle ne ménage pas sa révolte. Sa parole combative tonne comme des oriflammes fouettant le vent. Son personnage assume la première personne du singulier pour révéler sa blessure intime. L’excision relève du sacrifice corporel, de la honte, de l’absence, et de la persécution. L’aspect dramatique de l’excision est illustré par un jeu d’oppositions. La vision de la souffrance morose de la victime et de l’effervescence allègre du victimaire dessine une espèce d’oxymoron. De ce contraste émergent la douleur, l’aversion, notre malaise. L’excision est concomitante à une parole de loi, déterminante, légitimante, faisant de la victime sacrifiée un sujet de loi. Le marquage du corps n’est que la réalisation physique de l’assujettissement à l’empire de la loi. L’excision est initiation, mais aussi castration et aliénation.

Sur le silence

Chez Keïta, l’excision est en relation intime avec le silence. L’excision qui réprime les corps entrave aussi la parole. La feinte de l’excision proposée par l’auteur nous parle du caractère illusoire de la répression physique qui en principe est véhiculée par la pratique. Ce qui fait d’une femme une femme n’est pas une marque corporelle, mais une prise en main, par elle-même, de sa propre destinée. La quête du personnage de Keïta est par-dessus tout identitaire certes, mais aussi, c’est une quête de parole. Le personnage acquiert, par la connaissance et par le travail, l’autonomie et la liberté, et particulièrement, la maîtrise de la parole, qui est, en quelque sorte, le triomphe sur le silence. Dans ce roman de Keïta, le silence du recueillement peut représenter la protection de soi ainsi que le contrôle de soi.

Pour sa part, Maïga Ka fait de l’excision la base d’un pacte de silence ; et ce silence qui rend possible le secret ne fait que perpétuer les traditions nocives empreintes de douleur et de solitude. Le silence a un lien avec l’être femme, on attend d’elle qu’elle soit sourde et muette. Mais, ce silence tue. Le silence qui s’installe entre les membres du couple est révélateur de l’incompréhension et du manque de dialogue. Cette béance derrière laquelle se cachent la mort et la souffrance peut être transmis comme un trait héréditaire difficile, sinon impossible à surmonter.

De son côté, Beyala décline ses silences tout au long du roman. L’excision est une expérience de silence, entourée de silences. L’histoire qui se construit entre les deux personnages principaux est faite de silence. Cette mutité se glisse entre les protagonistes, elle se verse d’une femme à une autre, mais elle est gravide d’histoire et de parole. C’est un legs de femme qui transmet, somme toute, la vie. Beyala nous fait comprendre la dimension de la parole par un passage obligé par le silence sous ses nombreux états, des silences solides, évanescents et liquides.

Par le truchement de ces trois exemples, il est possible d’établir la double signification de cette instance corporelle, physique, matérielle de la pratique de l’excision avec ce qu’elle cache d’incorporel : le silence. Ce mutisme parfois expose et libère ce qui exige une réparation et d’autres fois il signale un persistant refoulement. Ce type de silence résistant devrait être surmonté, car il entrave toute tentative de réalisation d’une catharsis salutaire.

Ecrite en silence, la parole de ces Africaines nous interpelle. Elles nous proposent de garder certains aspects de la tradition et d’en reléguer d’autres ou bien, tout simplement, d’abattre toutes les représentations des fausses idoles, qui ne font que perpétuer un héritage pernicieux. A travers ces réflexions, formulées dans leurs textes, ces écrivaines comptent contribuer à l’évolution du monde, de l’Afrique.

Derrière cet exercice de critique littéraire, il y a cette proposition de relancer une discussion sur l’excision dans l’arène académique. Ce milieu, par commodité ou par une prise de position favorisant le political correctness, est aujourd’hui plutôt réticent aux questionnements que ce type de thèmes soulève. Le silence remplace parfois les signes d’interrogations géants avec lesquels on ponctue l’incompréhension. Souvent, il devient la figure majeure d’une rhétorique impossible exprimant les lourdes conséquences de la violence contre les femmes et les enfants. Nous soutenons que le silence devrait être une source de plaisir et un synonyme de retraite volontaire, une instance nécessaire avant de plonger silencieusement dans un espace privilégié de la pensée. Un changement s’impose donc, pour que le silence ne devienne pas un châtiment, mais une prérogative et au même titre que la parole, un droit inaliénable.

(1) Nouvelles Editions Ivoiriennes/Présence Africaine, 1998.
(2) Suivi de « Le Miroir de la vie », Paris-Dakar, Présence Africaine, 1985.
(3) Editions Stock, coll. J’ai lu, poche, 1988.

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