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3 questions à Jasmine Abdulcadir

Dr. Jasmine ABDULCADIR est gynécologue au département de Gynécologie et obstétrique des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG), en Suisse. Elle y assure une consultation spécialisée pour les femmes excisées. Elle est également Consultante de l’OMS. Quelques jours après la publication mondiale des guidelines de l’OMS, elle revient sur ses modalités de prise en charge des femmes excisées.

 Elle travaille dans la prise en charge médico-chirurgicale et la recherche clinique avec les femmes porteuses de MSF depuis 2001. Son expérience dans le sujet a débuté au Centre de Référence pour la prévention et les soins des femmes avec MSF à l’hôpital universitaire de Florence, Italie. En avril 2010, elle a mis en place une consultation spécialisée pour la prise en charge des femmes avec MSF au sein de la polyclinique de gynécologie du Département de Gynécologie et Obstétrique des HUG. Auteur de publications scientifiques. Réviseur externe des Green Top Guidelines of the Royal College of Obstetricians and Gynaecologists on Female Genital Mutilation Management de 2015. Consultante pour le Department of Reproductive Health and Research at the World Health Organization (WHO) pour la recherche sur les MSF. Membre du groupe pour le développement des guidelines 2016 de l’OMS pour la prise en charge des femmes avec MSF.

Propos recueillis par Louis Vappereau-Guinamard

Comment se compose votre équipe et quelles sont les étapes de la prise en charge dans votre consultation destinée aux femmes excisées ?

La consultation pour les femmes avec MSF (Mutilations sexuelles féminines) aux HUG existe depuis 2010. Je suis la gynécologue en charge de la consultation et des interventions chirurgicales ainsi que de l’éducation à la santé des patientes. En effet, bien souvent les mutilations sexuelles sont une porte d’entrée, mais on peut aussi traiter de nombreux autres points. Nous travaillons en collaboration avec les interprètes certifiés, le Planning familial, l’UIMPV (Unité interdisciplinaire de médecine et de prévention de la violence), le Service de Pédiatrie et la consultation de gynécologie psychosomatique et médecine sexuelle. Dans le cas des parcours des patientes migrantes, nous pouvons avoir à travailler avec le Programme de Santé Migrants également.

D’où vient la majorité de vos patientes et pourquoi viennent-elles vers vous ?

Actuellement, nous recevons une quinzaine de patientes par mois en consultation spécialisée, pour différentes raisons. L’origine la plus représentée est l’Erythrée (retrouvez sur le site d’Excision,parlons-en ! la fiche technique sur l’excision en Erythrée), puis vient la Somalie. Ensuite, c’est très hétérogène : les femmes viennent de différents pays d’Afrique, ont différentes cultures et religions.

Le fait que nous rencontrions surtout des femmes de l’Afrique de l’Est entraîne que deux tiers de nos patientes présentent une MSF de type 3, l’infibulation.Nos patientes sont principalement des migrantes qui ont un statut de réfugié. Elles bénéficient donc d’une assurance maladie. En cas d’absence d’assurance maladie, nous prenons contact avec les assistantes sociales de notre Département et le Planning Familial, qui est gratuit.

Parfois, les dames prennent rendez vous d’elles-mêmes. Mais en général, elles sont orientées par un médecin, un autre gynécologue ou une sage-femme. Elles peuvent être également référées de la maternité et par d’autres services des HUG, comme Santé migrants, le Planning familial et par des infirmières des foyers d’accueil… Maintenant, dans les associations, les bénévoles et les interprètes savent aussi qu’il y a la consultation.

En tous cas, c’est bien souvent une grossesse qui leur fait franchir le pas de l’hôpital. 60 % des patientes entrent dans le circuit pour des raisons de périnatalité. En cas de grossesse et de MSF de type 3 par exemple nous discutons et planifions la désinfibulation (ouverture de l’infibulation) qui peut se faire avant ou pendant la grossesse, ou pendant l’accouchement. Dans tous les cas, nous notons l’examen clinique et la conduite à suivre à l’accouchement dans le dossier pour éviter que la patiente soit réexaminée, et pour que le médecin de garde soit prévenu au moment de l’accouchement et assure une bonne prise en charge.

Aussi, 30 % de patientes viennent pour de l’information. Elles veulent des réponses aux questions qu’elles se posent : qu’est-ce que j’ai eu ? suis-je normale ? Même lorsqu’elles n’ont pas de symptômes elles viennent pour comprendre.Et bien entendu des patientes viennent pour des complications urinaires, sexuelles, ou des demandes de chirurgie. En matière de chirurgie, nous réalisons surtout des désinfibulations et pour une minorité, des reconstructions du clitoris.

Comment réagir face aux demandes de réinfibulation ? Quelle est votre approche de la reconstruction du clitoris ?

Certaines femmes peuvent demander d’être réinfibulées à l’issue de l’accouchement. Si la loi suisse n’est pas parfaitement claire sur ce point, du point de vue médical, les recommandations nationales de la SSGO (Société Suisse de Gynécologie et Obstétrique) et internationales de la Figo (International Federation of Gynecology and Obstetrics) et de l’OMS, préconisent de ne pas effectuer une réinfibulation, qui est considérée une forme de médicalisation de MSF.

Cependant, même si nous n’acceptons pas d’effectuer une réinfibulation, nous assurons un suivi pour la femme qui souhaitait être réinfibulée. L’accompagnement commence déjà à partir de la désinfibulation. On explique par des dessins le changement anatomique, physiologique (comme la façon de faire pipi) que la désinfibulation comporte, les avantages d’une non refermeture de la cicatrice et abordons les fausses croyances que certaines femmes peuvent avoir. On organise aussi une rééducation du périnée post-partum. On essaye d’inclure les partenaires dans l’éducation à la santé.On peut aussi effectuer une désinfibulation « partielle » (qui découvre le méat urinaire et l’orifice vaginal, et non le clitoris) si la femme la préfère à une désinfibulation totale. Grâce à cet accompagnement, nos résultats sont très satisfaisants, après une année de notre suivi, aucune des femmes qui avaient demandé une refermeture, n’a finalement voulu être réinfibulée.

Nous réalisons des opérations de reconstruction depuis 2013, chez une minorité de nos patientes. La chirurgie clitoridienne est initialement demandée en cas de douleurs ou pour améliorer la fonction sexuelle ou pour une question d’identité de genre et d’image corporelle. Nous effectuons la reconstruction après un temps de réflexion et toujours en association avec une éducation sexo-corporelle et une prise en charge psychosexuelle. En effet, des nombreuses femmes ne connaissent pas leur anatomie sexuelle et ne savent pas qu’elles ont encore la majorité de leur clitoris qui est tout à fait fonctionnel. Dans la majorité des cas, après ce suivi, beaucoup de femmes abandonnent le désir de chirurgie parce que l’accompagnement médical, psychologique et le suivi sexuel sont suffisants.

Selon les études à disposition, l’évidence scientifique sur l’issue de la réparation en terme d’efficacité et complications n’est pas conclusive. Les guidelines de l’OMS sortis il y a quelques jours n’ont pas pu établir une vraie recommandation en matière et disent que d’autres études de bonne qualité sont nécessaires. Aujourd’hui, ce qui manque c’est une évidence conclusive sur les issues de la reconstruction du clitoris à court et long terme.

 


Pour aller plus loin et découvrir les travaux de Jasmine ABDULCADIR :



2 juin 2016

Catégories : 3 questions à, International